Une comédie mêlée de chants : "Une folie" de J.N. BOUILLY
ARMANTINE, jeune orpheline.
FLORIVAL, capitaine de Hussards
CARLIN, Valet de Florival
FRANCISQUE, vieux broyeur de couleurs, au service de
Cerberti.
JACQUINET-LA-TREILLE, jeune villageois picard, neveu et
filleul de Francisque.
FLORIVAL - Carlin ? Carlin ?
CARLIN - Je vous suis...
FLORIVAL
avec impatience - Viens donc traître ! Le soleil commence
à paraître.
CARLIN - Où diable allons-nous si
matin ?
FLORIVAL - C'est ici qu'il faut du génie.
CARLIN - Encore nouvelle folie.
FLORIVAL - Songe bien qu'il y va du
bonheur de ma vie.
CARLIN - Expliquez-vous, je vous en
prie.
FLORIVAL - Aimable dieu d'amour, guide-moi, je
t'implore : à celle que j'adore, unis-moi dans ce jour !
Aparté CARLIN - D'honneur, je dors encore...Ah ! Quel mal
nuit et jour, près d'un fou que dévore le tourment de l'amour !
CARLIN - Et quel est donc
l'objet de la nouvelle flamme qui trouble votre coeur ?
FLORIVAL
avec chaleur - Jamais... Jamais aucune
femme ne m'inspira ce feu... cette secrète ardeur...
CARLIN - Vous la nommez ?
FLORIVAL,
riant - Elle m'est inconnue... (Avec enthousiasme) C'est une
grâce... une beauté... un ange... une divinité : mais par malheur...
et qui lui sert
de modèle dans ses ouvrages. En effet, on
remarque dans ses tableaux une tête charmante, toujours
à peu-près la
même.
Sans doute me suis-je dit, la pupille de ce peintre réunit tous
les charmes qu'il nous retrace : je veux
la
voir, pénétrer jusqu'à elle en dépit
de son
Argus, et la soustraire à l'esclavage... Ton maître, tu le
sais, ne laissa jamais
échapper l'occasion de secourir
les belles
infortunées.
CARLIN -
Je ne m'étonne plus que nous ayons quitté si brusquement
la chaussée d'Antin, pour venir nous reléguer
auprès de ce vieux
Louvre, dont l'antique et sombre uniformité... Quoi
! monsieur, ce n'était donc pas assez d'employer mon talent,
d'user mon
génie à la poursuite de chaque beauté qui
s'offrait à vos yeux, il faut encore que vous me mettiez sur les
bras une
inconnue...Mais au fait, que
faut-il faire ?
FLORIVAL - Trouver d'abord les
moyens de nous introduire chez ce peintre.
CARLIN - Quel
est-il ?
FLORIVAL - On le nomme
Cerberti.
CARLIN -
Cerberti !... Ah ! monsieur, à qui vous adressez-vous là !
....
CERBERTI
désignant Florival qu'il a fixé en passant. - Quel est cet officier ?
FRANCISQUE - Je l'ignore... Rôder si matin près
d'ici...
CERBERTI - C'est un nouveau papillon qui
vient encore se brûler...
FRANCISQUE - Il faut convenir, monsieur, que vous en avez
furieusement expédiés ; on dirait que vous les sentez
d'une lieue.
CERBERTI - Je ne saurais trop me tenir en garde...
Depuis que la mort subite de ma soeur m'a fait dépositaire
de sa charmante
cousine, on dirait que chacun
prend plaisir à me tourmenter.
FRANCISQUE - Pourquoi diable aussi vous avisez-vous
d'être amoureux d'une jeune folle de 17 ans ?... Tout cela me
donne un mal
!... Craignant d'être
trompé par vos gens, vous les avez chassé tous,
excepté moi ; si bien que de simple broyeur de
couleurs, je suis devenu votre portier, votre intendant, votre
cuisinier, votre majordome...
FLORIVAL,
reparaissant avec Carlin à l'une des
fenêtres de l'hôtel. - Retenons bien tout ce
qu'ils disent.
FRANCISQUE
- Ah ça ! je m'en vais donc rue Traversière,
hôtel de Flandres...
CERBERTI - T'informer si monsieur Kaiserman, fameux
marchand de tableaux à Vienne.
FLORIVAL,
bas à Carlin - Kaiserman ?
CERBERTI - Est arrivé hier soir, ainsi qu'il
me l'annonce par sa dernière lettre ; tu attendras son
réveil et l'ameneras toi-même dans
mon
atelier ; toi-même, entends-tu ? prends bien garde de faire
quelque méprise.
FRANCISQUE - Ne
craignez rien... Kaiserman... quel homme est-ce ?
CERBERTI - Je ne l'ai jamais vu.
FRANCISQUE
- De quel âge à peu près ?
CERBERTI - Quanrante ans environ.
FRANCISQUE - J'y vais... Mais, monsieur, est-il bien
prudent que nous sortions tous les deux ensemble ? Mademoiselle
Armantine...
CERBERTI - Dort profondément... Obligé
d'aller au Sallon pour y faire placer mon dernier tableau dans le jour
le plus avantageux,
j'ai querellé Armantine
jusqu'à cinq heures du matin, en sorte que pendant mon absence,
elle ne soit occupée qu'à
reposer. Oh ! j'ai des principes, moi.
FRANCISQUE - Oui,
vous savez à fond votre métier. (Ici on voit un billet
suspendu à plusieurs rubans noués les uns aux autres, qui
descend de l'oeil-de-boeuf, le long du mur.)
CERBERTI - Quel dommage, fidèle Francisque,
que ton grand âge... Ta vue s'affaiblit chaque jour, ton oreille
s'endurcit...
(Francisque aperçoit le billet.) Aussi me suis-je
décidé à faire venir de Picardie, ton neveu, ce
filleul dont la simplicité...
FRANCISQUE
d'un ton piqué - Ah ! ma vue s'affaiblit !
CERBERTI - Mon dessein n'est pas de te mortifier.
FRANCISQUE
sur le
même ton en fixant toujours le billet qui descend par
degrés. - A vous entendre, je suis sourd et aveugle.
CERBERTI - Je ne dis pas tout à fait cela.
FRANCISQUE - Il n'y a
que vous à qui rien n'échappe, n'est-ce pas ?
CERBERTI - Que veux-tu dire ?
FRANCISQUE -
Vous qui croyez que votre pupille sommeille, tandis...
CERBERTI - Explique-toi.
FRANCISQUE ,
lui montrant le billet qui se trouve en ce moment à
trois pieds de terre. - Regardez !
CERBERTI - Ciel !
CARLIN
bas à Florival. - C'était pour nous...
malédiction ! (ils disparaissent).
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